L’analyse des interactions entre les habitants du monde ne peut plus se cantonner aux seules institutions régissant la société des hommes, ce club de producteurs de normes, de signes et de richesses où les non-humains ne sont admis qu’à titre d’accessoires pittoresques pour décorer le grand théâtre dont les détenteurs du langage monopolisent la scène. Bref, pour reprendre une image d’Alfred Whitehead, « les bords de la nature sont toujours en lambeaux5 ». Tous les objets concrets de l’investigation ethnologique sont en effet situés dans cette zone de couplage entre les institutions collectives et les données biologiques et psychologiques qui donnent au social sa substance, mais non sa forme. The Chaire d'Anthropologie de la nature Department at Collège de France on Academia.edu C’est en ce sens, volontiers militant nous le concédons, que l’on peut parler d’une anthropologie de la nature." In. Toutefois, l’humanité partagée par les Achuar et les toucans est d’ordre moral et non physique : leurs intériorités identiques, fondements de leur commune mesure, se logent dans des corps aux propriétés bien différenciées, lesquels définissent et rendent manifestes les frontières des unités sociales séparées, mais isomorphes, où se développent leurs vies respectives. Référence électronique. Résumé des cours et travaux 115 e année, Paris, Collège de France, novembre 2016, p. 673-674. 11Il suffit pour s’en convaincre de voir les difficultés que la pensée dualiste affronte lorsqu’elle doit répartir les pratiques et les phénomènes dans des compartiments étanches, difficultés que révèle bien le langage commun. C - 13013 Marseille FranceVous pouvez également nous indiquer à l'aide du formulaire suivant les coordonnées de votre institution ou de votre bibliothèque afin que nous les contactions pour leur suggérer l’achat de ce livre. Examinons plutôt, avec la suspension de jugement qui sied à toute démarche scientifique, comment, à toutes les époques et sous les climats les plus divers, des hommes ont su collectivement tirer parti du champ des contrastes possibles qui leur était offert pour nouer, sur la texture et la structure des choses, des configurations singulières de rapports de différence et de ressemblance entre les existants, leurs propriétés, leurs dispositions et leurs actions. Nous gagnons le grand amphithéâtre du Collège de France, le 29 mars 2001, pour la leçon inaugurale de Philippe Descola. Chacun sait pourtant qu’il s’agit là d’une fiction tant se croisent et se déterminent mutuellement les contraintes universelles du vivant et les habitudes instituées, la nécessité où les hommes se trouvent d’exister comme des organismes dans des milieux qu’ils n’ont façonnés qu’en partie, et la capacité qui leur est offerte de donner à leurs interactions avec les autres entités du monde une myriade de significations particulières. Car la création d'une chaire d'Anthropologie de la nature au Collège de France exprime le souhait que soit assurée la continuité d'un programme d'anthropologie fondamentale dont l'auteur de Cosmos fut l'un des premiers à tracer l'ébauche: comprendre l'unité de l'homme à travers la diversité des moyens qu'il se donne pour objectiver un monde dont il n'est pas dissociable. 25Revenons maintenant à des rivages plus familiers et considérons les propriétés que nous prêtons au perroquet, un oiseau certes exotique, mais dont l’aptitude troublante à imiter la voix humaine fournit depuis longtemps en Occident matière à divertissement et prétexte à distinguos philosophiques. » Mais le savant ne croit ni au bon sauvage ni à l’harmonie innocente d’un monde originaire ; aussi note-t-il dans son journal : « L’âge d’or a cessé, et, dans ce paradis des forêts américaines, comme partout ailleurs, une triste et longue expérience a enseigné à tous les êtres que la douceur se trouve rarement unie à la force1. Qu’il se présente sous la forme ancienne d’une quelconque théorie des besoins ou sous les avatars plus récents de la sociobiologie, du matérialisme écologique ou de la psychologie évolutionniste, le monisme naturaliste n’explique rien car, en matière de pratiques instituées, la connaissance d’une fonction ne permet pas de rendre compte de la spécificité des formes au moyen desquelles elle s’exprime, si tant est même, du reste, qu’un tel finalisme soit plausible dans l’ordre des phénomènes purement biologiques. En apparence, en effet, l’anthropologie de la nature est une sorte d’oxymore puisque, depuis plusieurs siècles en Occident, la nature se caractérise par l’absence de l’homme, et l’homme par ce qu’il a su surmonter de naturel en lui. Merci, nous transmettrons rapidement votre demande à votre bibliothèque. Le 31 de ce mois-là, Alexandre de Humboldt descendait le cours du Rio Apure dans les llanos du Venezuela, jouissant du spectacle offert par une nature prodigieusement diverse que la civilisation n’avait pas encore troublée. Par contraste avec le vautour des Otomi, singularité anonyme demeurant étrangère à la personne à laquelle elle est couplée par une même destinée, le toucan des Achuar est donc membre d’une collectivité de même nature que celle des hommes et, en tant que tel, sujet potentiel d’un rapport social avec n’importe quelle entité, humaine ou non humaine, placée dans la même situation. Annuaire 108 e année, Collège de France, Paris, décembre 2008, p. 447-448.ISBN 978-2-7226-0082-9. Car si cet admirateur de Bernardin de Saint-Pierre a décrit la faune et la flore sud-américaines dans une langue imagée qui charma ses contemporains, il fut aussi le fondateur de la géographie entendue comme science de l’environnement, et lorsqu’il étudiait un phénomène en géologue ou en botaniste, c’était pour le lier aux autres phénomènes observables dans le même milieu, sans en exclure les faits historiques et sociologiques, et pour s’employer ensuite à éclairer les relations ainsi dégagées par la considération de situations analogues dans d’autres régions du monde. EN. Nous ne mettons pas non plus en doute les conséquences implicites de ce postulat, à savoir que la contingence inhérente à la capacité de produire des signes arbitraires conduit les humains à se différencier entre eux par la forme qu’ils donnent à leurs conventions, et cela en vertu d’une disposition collective que l’on appelait autrefois l’esprit d’un peuple et que nous préférons à présent nommer culture. Vous pouvez suggérer à votre bibliothèque/établissement d’acquérir un ou plusieurs livres publié(s) sur OpenEdition Books.N'hésitez pas à lui indiquer nos coordonnées :OpenEdition - Service Freemiumaccess@openedition.org22 rue John Maynard Keynes Bat. La démarche est inverse de celle qu’adoptait Ruth Benedict pour mettre en évidence ses patterns de culture : au lieu de jeter son dévolu sur un ensemble borné au préalable, à qui l’on impute une unité abstraite et transcendante, source mystérieuse de régularités dans les comportements et les représentations, on s’attachera plutôt à repérer le champ couvert par certains schèmes sous-jacents aux pratiques dans des collectivités dont les dimensions peuvent être très variables puisque leur bornage n’est pas fixé par la coutume locale ou par l’espace d’observation qu’un ethnographe peut embrasser, mais par des sauts qualitatifs dans la stylisation de l’expérience du monde. Philippe Descola Collège de France - Année 2016/2017 Anthropologie de la nature Les usages de la terre. Mais, une fois intériorisée comme un schème directeur par une collectivité, chacune d’entre elles acquiert, pour les membres de cet ensemble, une force d’évidence si difficile à dissiper qu’elle incite à traiter les autres ontologies, pour autant que l’on puisse même concevoir leur existence ou en être informé, comme des absurdités manifestes ou des superstitions sans fondement, tout juste bonnes à conforter le sentiment de supériorité que l’on ne manque pas d’éprouver en voyant dans quels errements risibles ou criminels des voisins sont tombés. Et, bien que ce point de vue ait fait l’objet de maintes critiques, nous n’en continuons pas moins à y adhérer spontanément lorsque nous admettons que les humains se distinguent des non-humains par la conscience réflexive, la subjectivité, le pouvoir de signifier, la maîtrise des symboles, et le langage au moyen duquel ces facultés s’expriment. Une coproduction Collège de France - CNED. Philippe Descola, « Anthropologie de la nature », L’annuaire du Collège de France [En ligne], 109 | 2010, mis en ligne le 24 juin 2010, consulté le 24 décembre 2020. OpenEdition est un portail de ressources électroniques en sciences humaines et sociales. Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2014, Inaugural lecture delivered on Thursday 29 March 2001, Portail de ressources électroniques en sciences humaines et sociales, Histoire des mentalités religieuses dans l’Occident moderne, Histoire sociale et intellectuelle de la Chine, La justice des mineurs au quotidien de ses services, Suggérer l'acquisition à votre bibliothèque. Philippe Descola, born in 1949, is an ethnologist and anthropologist. Pour aller plus loin : Étiquetée sous le terme de « nagualisme », cette croyance présente dans l’ensemble de la Mésoamérique était considérée par les auteurs anciens comme un témoignage d’indistinction entre l’homme et l’animal analogue à ce que pouvaient révéler les faits australiens. Annuaire 109 e année, Collège de France, Paris, mars 2010, p. 521-538.ISBN 978-2-7226-0083-6. Il convient d’abord de l’exercer sur un corpus dont on maîtrise les codes descriptifs, les modes d’établissement de la preuve, les canons analytiques et les outils classificatoires. Anthropologie de la nature (2000-2019) Collège … But nature does not exist as a sphere of autonomous realities for all peoples. Il est d’abord le plus commun des gibiers, même si sa chair un peu coriace ne le recommande guère à l’attention des gastronomes. Ce ne sont donc pas tant des frontières linguistiques, les limites d’un réseau d’échange ou même l’homogénéité des modes de vie qui tracent les contours d’une collectivité susceptible de figurer dans une analyse comparative, mais bien une manière d’organiser les relations au monde et à autrui partagée par un ensemble plus ou moins vaste d’individus, ensemble qui peut par ailleurs présenter des variations internes — de langues, d’institutions, de pratiques — assez marquées pour que l’on puisse le considérer, à une autre échelle, comme un groupe de transformation composé d’unités discrètes. C’est sans doute un tel mécanisme que Georges-André Haudricourt avait à l’esprit lorsqu’il distinguait ces deux formes de traitement de la nature et d’autrui que sont l’action indirecte négative et l’action directe positive7. Vous pouvez suggérer à votre bibliothèque/établissement d’acquérir un ou plusieurs livres publié(s) sur OpenEdition Books.N'hésitez pas à lui indiquer nos coordonnées :OpenEdition - Service Freemiumaccess@openedition.org22 rue John Maynard Keynes Bat. Quelque peu négligé par son oncle et mentor, le cadre physique de l’activité humaine redevenait une composante légitime de la dynamique des peuples, une potentialité actualisable dans tel ou tel type de morphologie sociale plutôt qu’une contrainte autonome et toute-puissante, tel ce « facteur tellurique » — l’influence du sol sur les sociétés — dont Mauss reprochait aux géographes de faire un usage excessif. Courriel :publications@college-de-france.fr, URL :http://www.college-de-france.fr/site/publications/index.htm, Adresse : 11, place Marcelin Berthelot 75231 Paris Cedex 05 France.